Il y a des décisions parentales qui se prennent avec la tête,
et d’autres qui se prennent avec le cœur serré.
Celle-ci fait partie des deux.
Deux enfants, deux rapports Ă la musique
À la maison, mes enfants ont découvert la musique très tôt.
L’un d’eux rencontre aujourd’hui des difficultés à se concentrer au violon.
Il aime la musique, profondément.
Il pleure en disant qu’il veut continuer.
Mais le cadre du cours individuel — l’exigence, la posture, la concentration — le met en échec.
Son frère, lui, s’en sort très bien à la guitare.
Et c’est précisément là que la situation devient délicate.
Adapter sans créer de hiérarchie
J’ai pris la décision de reporter l’apprentissage du violon à l’an prochain.
Mon fils continuera l’éveil musical en groupe.
Il restera dans la musique, dans le collectif, dans le plaisir partagé.
Ce choix n’est ni un abandon, ni une sanction.
C’est une tentative de protection.
Car mon fils est un enfant :
- gentil
- plein d’énergie
- sensible
- mais fragile dans sa confiance en lui
Et ma plus grande crainte n’est pas qu’il fasse une pause instrumentale.
C’est qu’il se sente moins légitime que son frère.
Pourquoi cette peur est si vive chez moi
Cette inquiétude ne vient pas de nulle part.
Enfant, j’ai grandi dans une fratrie où les talents semblaient se répartir clairement.
Mon petit frère a été encouragé dans la musique.
Moi, j’excellais à l’école.
J’étais « sage », « discrète », « bonne élève ».
Trop discrète, peut-être, pour que ma sensibilité artistique soit réellement perçue.
Une créativité plurielle… mais empêchée
Ma créativité n’a jamais été limitée à la musique ou à l’écriture.
Elle a toujours été là aussi :
- dans le dessin
- dans la mode
- dans le rapport aux matières, aux formes, aux couleurs
Enfant, j’ai demandé à suivre des cours de dessin.
Il n’y avait pas de places.
Ce détail administratif, banal en apparence, a laissé une trace.
Je l’ai ressentie bien plus tard, à 26 ans,
quand je me suis inscrite Ă des cours du soir en stylisme Ă Paris.
Puis quand j’ai été acceptée en prépa mode,
dans le cadre d’un Bachelor en stylisme à Lyon.
J’avais enfin une reconnaissance institutionnelle.
Mais les difficultés administratives, cumulées à d’autres obstacles,
ont entamé ma persévérance.
Je n’ai pas pu aller au bout de l’année.
Ce que cela m’a appris, avec le recul
Je n’ai jamais manqué de désir.
Je n’ai jamais manqué de sensibilité.
J’ai manqué de continuité,
de soutien,
de conditions favorables.
Et c’est peut-être cela, le plus douloureux :
voir que ce ne sont pas toujours les capacités qui font défaut,
mais les cadres dans lesquels elles tentent d’exister.
Ce que je veux éviter à mon enfant
En décidant de repousser l’apprentissage du violon,
je ne veux surtout pas reproduire cela.
Repousser pour adapter, oui.
Mais sans provoquer un décrochage.
C’est toute la nuance.
Je veux que mon enfant comprenne que :
- ce n’est pas lui qui est « en retard »
- ce n’est pas son frère qui est « en avance »
- ce n’est pas la musique qui se referme sur lui
C’est simplement le cadre qui change.
Maintenir le fil, coûte que coûte
C’est pour cela que l’éveil musical en groupe est essentiel.
Il permet de :
- rester relié à la musique
- nourrir le plaisir
- préserver le désir
- éviter que la porte ne se referme silencieusement
Car ce qui fait le plus de dégâts,
ce n’est pas la pause.
C’est la disparition progressive du lien.
Ce que je garde comme boussole
Je ne cherche pas à réparer mon passé à travers mes enfants.
Mais je refuse de transmettre mes empĂŞchements.
Je veux leur apprendre ceci :
Tu peux aimer quelque chose sans y arriver tout de suite.
Tu peux prendre un autre chemin sans perdre ta légitimité.
Ta créativité n’a pas une seule forme, ni un seul moment.
Si la musique revient plus tard, elle reviendra plus juste.
Et si elle se transforme autrement, elle restera précieuse.
Protéger l’estime avant le parcours
Un enfant qui manque de confiance
n’a pas besoin qu’on insiste plus fort.
Il a besoin qu’on lui montre que sa valeur
ne dépend pas de sa performance visible.
La musique peut attendre.
Le dessin peut surgir plus tard.
La créativité trouve toujours son chemin…
… à condition qu’on ne la fasse pas taire trop tôt.
