De la satire allemande aux trajectoires migratoires invisibles
À Aachen, cette année, un char ne faisait pas rire tout le monde.
On y voyait Vladimir Poutine représenté en prisonnier, traînant un boulet marqué “Putin Jail”.
Un peu plus loin, un autre char montrait Donald Trump et Poutine se disputant une petite figure nommée Europa, coincée entre leurs bouches ouvertes.
Le carnaval rhénan n’est pas seulement festif.
Il est politique.
Il est satirique.
Il grossit les traits pour dire ce qui inquiète.
Et cette année, ce que les artistes ont mis en scène, ce sont les frontières.
Les frontières militaires.
Les frontières géopolitiques.
Les frontières d’influence.
Mais derrière ces puissances caricaturées, une autre question me traverse :
Que deviennent les individus, quand les États se disputent des territoires ?
Le carnaval simplifie. Le droit distingue.
Le carnaval fonctionne par exagération.
Il transforme des rapports de force complexes en images frappantes.
Deux hommes puissants.
Une Europe fragile.
Une lutte d’influence.
Mais dans la réalité, ce ne sont pas seulement des blocs qui s’affrontent.
Ce sont des trajectoires humaines qui se redessinent.
Je viens d’une famille qui a quitté l’Iran après la révolution de 1979.
Médecins, diplômés, polyglottes.
Ils sont partis en Allemagne, en Suède, en France, aux Pays-Bas.
Puis certains aux États-Unis et au Canada.
Ils ont traversé des frontières.
Mais pas dans les mêmes conditions que mes amis afghans, arrivés en Europe à pied, après des mois d’errance et d’incertitude.
Le mot “migration” est le même.
La réalité juridique, sociale et matérielle ne l’est pas.
Migration choisie, migration contrainte
Dans mes études de droit public et de libre circulation, j’apprends que les catégories juridiques structurent les destins.
Il y a :
- l’immigration de travail ou d’études,
- le regroupement familial,
- l’asile et la protection internationale,
- la migration irrégulière,
- la libre circulation pour les citoyens européens.
Ma famille relevait principalement de la première catégorie.
Ils avaient un capital scolaire élevé.
Des diplômes transférables.
Des réseaux.
Une capacité à obtenir des visas.
Leur départ était politique — mais leur insertion a été facilitée par leur position sociale.
Beaucoup d’Afghans, eux, relèvent d’un autre régime juridique :
celui de la protection internationale.
Ils fuient une situation où rester n’est plus une option.
Ils entrent dans un système d’asile long, incertain, parfois humiliant.
Ils dépendent de décisions administratives, de quotas, de politiques changeantes.
Le droit distingue.
L’émotion confond.
Les États-Unis : entre mérite et méfiance
Dans les années 1980 et 1990, de nombreux Iraniens ont rejoint les États-Unis comme étudiants, chercheurs, médecins, ingénieurs.
Ils entraient dans un imaginaire américain méritocratique :
celui du professionnel qualifié qui contribue.
Aujourd’hui, la politique migratoire américaine est beaucoup plus polarisée.
Les débats autour d’ICE, des expulsions, de la frontière mexicaine, ou de l’asile révèlent une tension permanente entre souveraineté et hospitalité.
Les artistes qui arborent un badge “ICE out” expriment une critique de l’appareil coercitif migratoire.
Ils dénoncent les centres de détention, les expulsions accélérées, la criminalisation des sans-papiers.
Mais derrière ces slogans, une réalité demeure :
Toutes les mobilités ne sont pas traitées de la même manière.
Le professionnel hautement qualifié n’est pas perçu comme le demandeur d’asile arrivé sans documents.
Le capital économique et éducatif reste un passeport invisible.
Reconnaître les privilèges migratoires
Il m’a fallu du temps pour le formuler clairement.
Ma famille a connu l’exil.
Mais elle a aussi bénéficié d’un privilège migratoire.
Ce privilège n’annule pas la douleur du départ.
Il ne supprime pas la rupture culturelle.
Il ne rend pas la révolution de 1979 moins violente.
Mais il a rendu possible :
- l’obtention de visas,
- la reconnaissance des diplômes,
- l’intégration professionnelle rapide,
- la mobilité vers l’Amérique du Nord.
Beaucoup d’autres n’ont pas ces leviers.
Les routes afghanes vers l’Europe rappellent que l’exil peut aussi être une question de survie immédiate, sans filet juridique solide.
L’Europe, objet ou sujet ?
En voyant ce char à Aachen, ville symbole de la construction européenne, je me suis demandé :
L’Europe est-elle un objet que les grandes puissances se disputent ?
Ou un sujet politique capable de définir sa propre politique migratoire, équilibrée et cohérente ?
L’Union européenne a institué la libre circulation interne.
C’est un acquis historique majeur.
Mais aux frontières extérieures, les tensions sont permanentes.
Souveraineté nationale, solidarité entre États membres, protection des droits fondamentaux : l’équilibre est fragile.
Moi, franco-iranienne, mère de deux enfants européens, je vis au croisement de ces systèmes.
Mon histoire familiale m’a appris que partir peut être un choix stratégique.
Les parcours afghans me rappellent que partir peut être une nécessité vitale.
Et le carnaval allemand, avec son humour acéré, me rappelle que derrière chaque caricature géopolitique se cache une réalité humaine beaucoup plus complexe.
Derrière les chars, des trajectoires
Le carnaval simplifie pour frapper les esprits.
Le droit, lui, segmente, catégorise, encadre.
Mais aucune caricature ne peut représenter :
- l’étudiant iranien qui transforme son visa en carrière internationale,
- le réfugié afghan qui attend une décision administrative pendant des années,
- la mère qui élève ses enfants entre plusieurs langues,
- l’enfant qui grandit entre deux systèmes juridiques.
Toutes les migrations ne se ressemblent pas.
Toutes les histoires d’exil ne sont pas comparables.
Mais toutes interrogent la manière dont les États organisent — ou entravent — la circulation humaine.
Et peut-être que le vrai enjeu, derrière les chars satiriques d’Aachen, n’est pas seulement la rivalité des puissances.
C’est notre capacité collective à penser les frontières autrement que comme des lignes de séparation.
Comme des espaces de responsabilité.

