Mes parents sont chacun les derniers de leur fratrie.
Quatre enfants du côté paternel.
Douze du côté maternel.
Deux cadets.
Deux histoires familiales très différentes.
Et une union peu commune.
Du côté paternel, mon père fut le seul à épouser une femme orientale, non française à l’origine.
Du côté maternel, ma mère fut la seule à épouser un occidental — un homme qui avait appris le persan en autodidacte avant même de la rencontrer.
Leur mariage n’était pas seulement une rencontre amoureuse.
C’était une traversée.
Culturelle.
Linguistique.
Religieuse.
Et je suis née au milieu de cette traversée.
Du côté français : un ancrage solide
Dans la famille paternelle, les réunions se faisaient chez mes grands-parents, Yves-Marie et Odette.
Ces moments avaient quelque chose de stable et de rassurant.
Ils étaient le centre.
Le point fixe.
Le lieu où l’on se retrouvait pour les grandes occasions.
Je leur étais profondément attachée.
Je n’ai pas connu mes grands-parents maternels.
Alors, d’une certaine manière, Yves-Marie et Odette sont devenus pour moi plus qu’un repère :
une continuité affective.
Leur maison, leurs gestes, leur manière d’accueillir ont façonné ma vision de la famille.
Mon prénom, Nathalie, ne soulevait aucune question.
Il me situait sans ambiguïté du côté français.
Mais mon deuxième prénom, Dornaz, prénom persan transmis par ma mère, vivait plus discrètement.
Il n’était pas visible au premier regard.
Il existait comme une chambre intérieure.
Je me sentais française — naturellement.
Et pourtant, je savais que mon histoire ne s’arrêtait pas là.
Du côté iranien : la langue comme seuil
Du côté maternel, mon frère et moi étions les seuls à ne pas parler parfaitement le persan.
Et cela revenait parfois dans les discussions.
La langue n’est pas qu’un outil.
C’est un seuil.
Quand on ne la maîtrise pas totalement, on reste légèrement sur le pas de la porte.
Ironiquement, c’est mon père — le Français — qui insistait pour que nous l’apprenions.
Comme s’il avait compris que la langue serait notre ancrage.
Je m’y suis plongée plus tard, par choix.
Par amour.
Par appel intérieur.
Car mes origines iraniennes m’appellent depuis longtemps.
Bien avant toute actualité.
Bien avant toute relation.
Grandir entre deux héritages religieux
Dans les couples mixtes, la religion n’est jamais totalement absente.
Même lorsqu’elle n’est pas pratiquée de manière stricte,
elle habite les récits, les références, la manière de nommer le monde.
Ma mère est musulmane.
Mais à la maison, il n’y avait pas d’interdits alimentaires rigides.
Pas de frontière tracée dans l’assiette.
La religion ne s’imposait pas.
Elle existait en arrière-plan — comme une mémoire culturelle, plus que comme un cadre contraignant.
Grandir ainsi m’a appris très tôt que :
La foi peut être intime.
La spiritualité peut être souple.
Et l’identité ne se résume pas à des règles visibles.
Je n’ai pas été élevée dans un camp.
Mais dans une conversation.
Et si cette conversation n’a pas toujours été simple, elle a toujours été possible.
Se sentir étrangère… ou devenir médiatrice
Longtemps, je me suis sentie étrangère des deux côtés.
Trop iranienne ici.
Trop française là-bas.
Ce n’était pas un rejet.
Ce n’était pas un manque d’amour.
C’était la conscience d’habiter un entre-deux.
Aujourd’hui, je reformule autrement.
Je suis issue d’une tentative rare :
celle de deux familles qui, chacune à leur manière, ont accepté une altérité.
Je ne suis pas le produit d’un conflit.
Je suis le fruit d’une traversée.
Et peut-être que cet entre-deux n’était pas une faille,
mais une formation.
Grand Est : une terre de frontières
Vivre aujourd’hui en Grand Est donne à cette histoire une résonance particulière.
Cette région est elle-même une terre de passages :
Entre France et Allemagne.
Entre catholicisme et protestantisme.
Entre traditions juives anciennes.
Entre migrations récentes.
Le dialogue interculturel n’y est pas une abstraction.
C’est une réalité quotidienne.
Dans les écoles.
Dans les associations.
Dans les quartiers.
Je réalise que mon histoire personnelle m’a préparée à cela :
tenir ensemble des héritages différents sans les opposer.
Transmission
À mes enfants, je n’ai pas transmis une appartenance exclusive.
Je leur ai donné plusieurs prénoms.
Le prénom de leurs grands-pères, pour l’ancrage.
Un prénom persan, pour la continuité.
Non pour les diviser,
mais pour leur offrir plusieurs racines.
Je leur transmets la capacité d’habiter plusieurs mondes.
De comprendre qu’une identité peut être multiple.
Qu’une langue peut en réveiller une autre.
Qu’une foi peut coexister avec une autre.
Et que l’on peut être profondément enraciné
sans être enfermé.

