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🚆L’Allemagne comme fil intĂ©rieur

Il y a des dĂ©sirs qui ne naissent pas d’un projet, mais d’un mouvement.
Des dĂ©sirs discrets, persistants, qui traversent les annĂ©es sans jamais disparaĂźtre, mĂȘme quand on croit les avoir mis de cĂŽtĂ©.

Le mien s’appelle l’Allemagne.

Une familiaritĂ© d’enfance đŸ‘§đŸ»

Une de mes tantes maternelles habite en Allemagne. Pendant toute mon enfance, nous allions la voir chaque annĂ©e. D’abord Ă  Trier, puis Ă  Aachen lorsqu’elle y a dĂ©mĂ©nagĂ©. Ces voyages faisaient partie de mon paysage familial.

Un souvenir, pourtant, s’est dĂ©tachĂ© des autres.

Mes parents Ă©taient en conflit. Alors, ma mĂšre et moi sommes parties seules Ă  Aachen, en train, avec le Thalys 🚄
J’avais 14 ou 15 ans. Je me souviens trĂšs prĂ©cisĂ©ment de cette sensation : la vitesse, la traversĂ©e, la frontiĂšre qu’on franchit sans rupture.

Ce jour-là, je me suis dit : quand je serai grande, j’irai vivre en Allemagne.

Ce n’était pas une dĂ©cision raisonnĂ©e.
C’était une intuition ✹

Les choix qu’on fait trop tît 🎒

En 6e, je voulais faire LV1 allemand.
Ma mĂšre m’a conseillĂ© de choisir l’anglais, jugĂ© plus rĂ©pandu dans le monde 🌍. J’ai suivi cet avis, comme on suit souvent les dĂ©cisions raisonnables des adultes, mĂȘme quand une voix intĂ©rieure nous pousse ailleurs.

Ironie du parcours : c’est finalement l’anglais que j’ai appris en grande partie en autodidacte, bien plus que sur les bancs de l’école.

En fin de 5e, j’ai Ă©tĂ© acceptĂ©e en classe europĂ©enne, aprĂšs avoir rĂ©ussi les tests d’entrĂ©e. Une reconnaissance, une ouverture possible 🎓
Mais nous avons dĂ©mĂ©nagĂ© dans une ville oĂč le collĂšge ne proposait pas cette section.

Alors, en 4e, j’ai choisi LV2 espagnol.
Pour faire comme les copains đŸ€

Sans stratégie. Sans vision.
Juste pour appartenir.

Avec le recul, je comprends combien certains Ă©lans sont prĂ©coces, fragiles, et dĂ©pendent de dĂ©cisions qui nous dĂ©passent — et combien ils peuvent pourtant survivre longtemps, silencieusement đŸŒ±

Se rapprocher sans le savoir 🧭

Lorsque j’ai dĂ©cidĂ© de quitter la rĂ©gion parisienne pour m’installer en Moselle, mes parents Ă©taient en pleine procĂ©dure de divorce.

Ce dĂ©part n’était pas une fuite. C’était une maniĂšre de mettre de la distance sans rompre.

À vrai dire, je suis tombĂ©e amoureuse de l’architecture germanique de Metz 🏰
Ses pierres, ses lignes, son hĂ©ritage frontalier. Metz m’a immĂ©diatement donnĂ© le sentiment d’un entre-deux : ni tout Ă  fait ici, ni tout Ă  fait ailleurs.

Choisir Metz, Ă  ce moment-lĂ , c’était dĂ©jĂ  me rapprocher de l’Allemagne.
Pas encore par la langue, ni par un projet prĂ©cis, mais par le paysage, par l’histoire, par une familiaritĂ© silencieuse.

Les rendez-vous manquĂ©s ⏳

À 25 ans, je postule pour un volontariat Ă©cologique en service civique en Allemagne. Je suis mise sur liste d’attente : je viens tout juste de commencer des cours dĂ©butants au Greta.

Peu aprĂšs, je dĂ©missionne de la MGEL, oĂč j’étais conseillĂšre mutualiste, pour un stage rĂ©munĂ©rĂ© au Luxembourg, dans une maison d’édition. Alors que je dĂ©bute ce stage, on me propose un service civique Ă  Berlin. Je refuse : le statut est incompatible.

À 26 ans, je crĂ©e un compte Duolingo pour apprendre l’allemand đŸ“±. Je ne l’utilise pas.
À 27 ans, je ne suis pas prise en L3 droit franco-allemand Ă  l’UniversitĂ© de Lorraine. Niveau insuffisant.

À chaque carrefour important de ma vie, l’Allemagne rĂ©apparaĂźt.
Et Ă  chaque fois, je dois renoncer — non par manque de dĂ©sir, mais par contraintes administratives, structurelles, matĂ©rielles.

Ce ne sont pas des abandons.
Ce sont des reports forcés.

Berlin, enfin đŸ–€

À 29 ans, je prends l’avion seule pour la premiĂšre fois ✈ Destination : Berlin.
Ce voyage est un choc. Je tombe amoureuse de cette ville. Berlin ne cherche pas à séduire : elle existe. Elle laisse de la place. Elle autorise.

À 30 ans, je deviens maman đŸ‘¶đŸ‘¶
La vie prend un autre rythme, mais le fil ne se rompt pas.

C’est Ă  34 ans, lors de ma reprise d’études en L3 administration publique, que quelque chose se rĂ©aligne. Je rĂ©active mon compte Duolingo.
J’apprends l’allemand depuis prĂšs de 365 jours. Un jour aprĂšs l’autre đŸ—“ïž
Avec un objectif clair : intĂ©grer l’ICN Ă  Berlin.

Je candidate comme assistante de français en Allemagne.
Je suis prise sur liste principale ✅
Mon premier vƓu, Berlin, m’est accordĂ©.

Je passe le concours Lorrain 2 : 13e sur 595 candidats. Une immense fiertĂ© đŸ’Ș
Mais je n’ai pas validĂ© mon BAC+3. Je demande un report d’intĂ©gration.

Mes enfants sont acceptĂ©s Ă  l’école Voltaire pour leur grande section de maternelle đŸ«
Grñce à des chùques vacances obtenus deux ans auparavant, j’achùte les billets de train pour toute la famille 🚆

Cette fois, ce n’est plus un rĂȘve.
C’est une rĂ©alitĂ© en train de naĂźtre ✹

La dĂ©sillusion 💔

Sur place, la réalité me rattrape brutalement.
Berlin est magnifique. Mais l’accĂšs au logement y est devenu extrĂȘmement difficile — encore plus pour une mĂšre Ă©tudiante, seule, avec deux enfants.

Ce n’est pas un dĂ©tail logistique.
C’est une violence structurelle.

Je travaille deux semaines dans une Ă©cole Ă  Berlin, avant d’ĂȘtre transfĂ©rĂ©e Ă  Sarrebruck.
Puis nous rentrons à Metz, à contrecƓur.

Aujourd’hui, je suis travailleuse frontaliĂšre đŸšČ
J’aime mon travail.
Mais mon cƓur est restĂ© un peu plus Ă  l’est.

Ce qui demeure 🌿

Je n’ai pas « ratĂ© » un projet.
J’ai vĂ©cu un accomplissement partiel, suivi d’un arrachement.

Je n’ai pas fui Berlin.
👉 On m’en a empĂȘchĂ©e.

Je n’ai donnĂ© de faux espoirs Ă  personne.
J’ai montrĂ© Ă  mes enfants qu’on peut dĂ©sirer, tenter, s’engager — et que parfois, ce n’est pas la volontĂ© qui manque, mais l’accueil du monde.

Ce rĂȘve n’est pas mort.
Il est suspendu.

Et moi, je continue d’avancer, avec ce fil intĂ©rieur que je n’ai jamais lĂąchĂ© ✹

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