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Quand le cerveau mélange les langues : la fatigue invisible du multilinguisme

Pendant longtemps, j’ai imaginé le multilinguisme comme quelque chose d’assez fluide.

Je pensais qu’apprendre une nouvelle langue consistait simplement à ajouter progressivement une compétence supplémentaire : un peu plus de vocabulaire, un peu plus d’aisance, puis un jour la capacité de passer naturellement d’une langue à une autre.

Dans mon esprit, les langues fonctionnaient comme des dossiers bien rangés.

Le français d’un côté.
L’anglais de l’autre.
L’allemand ailleurs.

Mais depuis quelque temps, je réalise que le cerveau ne fonctionne pas vraiment ainsi.

Quand les langues commencent à cohabiter

Depuis près d’un an et demi, j’apprends l’allemand quotidiennement.

D’abord sur Duolingo, puis directement en Allemagne grâce à ma mission comme assistante de langue française.

En parallèle, je continue à utiliser régulièrement l’anglais, que je maîtrise plutôt bien depuis longtemps. J’avais d’ailleurs été admissible en classe européenne au collège, et l’anglais a toujours occupé une place importante dans mon parcours.

Je parle aussi parfois persan avec certains amis qui, eux, me répondent en dari.

Pendant longtemps, tout cela coexistait relativement bien dans ma tête.

Puis récemment, j’ai voulu réintégrer une série quotidienne d’anglais sur Duolingo, en plus de ma routine d’allemand.

Et là, j’ai retrouvé exactement le même phénomène que dans certaines conversations réelles :

quelqu’un me parle en anglais…
et mon cerveau commence à chercher les mots en allemand.

Le cerveau ouvre le mauvais onglet

Le plus étrange, c’est que je connais souvent le mot.

Je sais ce que je veux dire.

Mais mon cerveau semble ouvrir automatiquement le dossier “langues étrangères”… sans sélectionner immédiatement la bonne langue.

Parfois, je retrouve le mot allemand avant le mot anglais.
Parfois l’inverse.
Et parfois plus rien ne sort pendant quelques secondes.

C’est assez perturbant, surtout lorsque l’on a longtemps eu l’habitude d’être très à l’aise dans une langue comme l’anglais.

Je crois qu’à partir du moment où plusieurs langues deviennent “actives” simultanément, elles cessent d’être complètement séparées dans notre esprit.

Elles commencent à cohabiter.
À se mélanger.
Parfois même à entrer en concurrence.

Le fantasme du multilinguisme fluide

Quand on regarde des Luxembourgeois, des Hollandais ou certaines personnes vivant dans des régions frontalières, on a parfois l’impression qu’ils passent naturellement d’une langue à une autre sans le moindre effort.

Depuis quelque temps, je comprends mieux que cette fluidité repose aussi sur des années d’habitude.

Car dans les espaces frontaliers, les langues ne sont pas seulement des matières scolaires.
Elles deviennent des outils du quotidien.

On travaille dans une langue.
On fait ses démarches dans une autre.
On regarde des contenus dans une troisième.
On entend plusieurs accents dans la même journée.

Et progressivement, le cerveau apprend à naviguer dans cet environnement mouvant.

Mon objectif : comprendre cet espace européen de l’intérieur

Depuis plusieurs années, je me fixe un objectif un peu ambitieux : parvenir à évoluer professionnellement dans un environnement luxembourgeois ou frontalier.

Cela implique forcément plusieurs langues : français, anglais, allemand, et probablement un jour un peu de luxembourgeois aussi.

Sur le papier, cela paraît presque stratégique.

Dans la réalité, cela ressemble surtout à une réorganisation progressive du cerveau.

Apprendre plusieurs langues à l’âge adulte, ce n’est pas seulement apprendre du vocabulaire.

C’est accepter de perdre parfois un peu de fluidité.
De chercher ses mots.
De mélanger les structures.
De fatiguer mentalement plus vite.
Et parfois même de ne plus savoir immédiatement dans quelle langue une idée nous est venue.

Une fatigue invisible

Je crois que c’est aussi cela que l’on raconte peu sur le multilinguisme.

On parle souvent des opportunités professionnelles, des voyages, de “l’ouverture au monde”.

Mais beaucoup moins de la fatigue cognitive que cela peut représenter.

Le cerveau traduit, compare, anticipe et réorganise constamment des informations linguistiques.

Et lorsque plusieurs langues deviennent actives simultanément, il peut finir par créer une sorte d’embouteillage intérieur.

Surtout lorsque l’on jongle déjà avec :

  • le travail,
  • les transports,
  • les démarches administratives,
  • les enfants,
  • les études,
  • et plusieurs environnements culturels différents.

Entre confusion et transformation

Pourtant, malgré cette fatigue, quelque chose de profond est en train de se transformer dans ma manière de penser.

Je ne suis peut-être pas encore capable de switcher entre plusieurs langues avec la fluidité d’un Luxembourgeois natif.

Mais je crois que mon cerveau commence progressivement à comprendre ce que signifie réellement vivre entre plusieurs langues.

Et finalement, peut-être aussi entre plusieurs mondes.

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