Cet été, nous devions apprendre à surfer. Tous les trois.
Cela faisait déjà quelque temps que j’attendais ce moment. Arthur et Marius connaissaient l’océan : nous étions déjà allés ensemble à Biscarrosse, ainsi qu’à Deauville, et ils avaient eu le temps de découvrir les vagues, le sable qui colle aux pieds et cette immensité qui semble ne jamais finir lorsqu’on la regarde à hauteur d’enfant. Mais pour le surf, je voulais attendre encore un peu. Attendre qu’ils soient suffisamment grands pour écouter les consignes, prendre une planche et réellement s’initier.
Cette année me semblait être la bonne.
Et je ne voulais surtout pas rester sur la plage à les regarder apprendre. Cette première fois, j’avais envie qu’elle soit aussi la mienne. Je nous imaginais tous les trois dans nos combinaisons, une planche sous le bras, avançant vers l’eau avec cette excitation particulière que l’on ressent juste avant de faire quelque chose que l’on ne sait absolument pas faire. Je nous imaginais tomber, recommencer, rire de nos maladresses et peut-être, au bout de quelques essais, réussir à tenir debout quelques secondes.
Biscarrosse s’était naturellement imposée. Nous connaissions déjà les lieux et ce séjour nous aurait aussi permis de retrouver les parents de la compagne de mon père, qui font partie de cette famille élargie autour de laquelle mes enfants grandissent.
J’avais donc commencé à préparer notre séjour, à regarder les hébergements, les transports et les possibilités pour rejoindre les plages sans voiture. Puis, au fil de l’été, les images des incendies dans les Landes ont commencé à occuper de plus en plus de place.
Quand il faut accepter de changer de cap
J’ai suivi leur évolution pendant plusieurs jours en espérant que la situation s’améliorerait. Bien sûr, organiser quelques jours à Biscarrosse au mois d’août n’était déjà pas tout à fait simple : les hébergements étaient chers, les déplacements sans voiture demandaient un peu d’anticipation et notre budget ne pouvait pas s’étirer indéfiniment. Mais ce ne sont pas ces contraintes qui m’ont réellement fait renoncer.
Ce sont les incendies.
À mesure que notre départ approchait, maintenir ce séjour me semblait de moins en moins raisonnable. J’avais attendu plusieurs années que les enfants aient l’âge de découvrir le surf ; je pouvais bien attendre quelques mois de plus.
Alors Biscarrosse a disparu de notre programme d’été.
Sur le moment, il y avait forcément un peu de déception. J’avais déjà commencé à imaginer ces quelques jours, et lorsque je me projette quelque part, une partie du voyage existe souvent dans ma tête bien avant le départ. Pourtant, il ne s’agissait pas vraiment d’abandonner notre projet. Nous allions simplement prendre une autre route.
Et c’est exactement ce que nous avons fait.
La mer, malgré tout
À défaut de descendre jusqu’aux Landes, nous sommes partis rejoindre une amie à Saint-Maixent. Sur notre chemin, nous avons fait une halte à Châtelaillon-Plage.
La marée était basse lorsque nous sommes arrivés. Nous avons pique-niqué sur la plage pendant que les enfants jouaient dans le sable, avec cette capacité merveilleuse qu’ont les enfants à s’occuper longtemps avec presque rien dès lors qu’on leur donne un peu d’espace et le droit de se salir.
Nous n’étions pas venus découvrir l’océan pour la première fois. Il faisait déjà partie de leurs souvenirs, à Biscarrosse comme à Deauville. Pourtant, j’aime toujours autant les regarder le retrouver, comme si la mer avait cette faculté étrange d’être familière sans jamais devenir ordinaire.
Lorsque l’eau nous l’a permis, nous nous sommes baignés un petit peu. Pas suffisamment longtemps pour oublier l’heure : Saint-Maixent nous attendait encore et il fallait reprendre la route. Notre passage à Châtelaillon aura finalement ressemblé à une parenthèse, quelques heures suspendues entre deux étapes, avec un pique-nique, du sable partout et juste assez d’océan pour avoir l’impression d’être vraiment en vacances.
Il n’y avait ni planches ni combinaisons. Nous n’avons pris aucune vague.
Mais nous avions retrouvé la mer.
Ce que l’on ne peut pas organiser
À Saint-Maixent, les journées ont suivi un rythme beaucoup plus simple que celui que j’avais imaginé pour Biscarrosse. Nous sommes allés à la piscine, puis à Mouton Village, où les enfants ont pu profiter de la campagne et de ses habitants laineux.
Et puis quelque chose s’est produit sans que je l’aie prévu, réservé ou inscrit dans aucun programme : Arthur et Marius ont tissé des liens avec le fils de mon amie.
Je crois que c’est l’un des souvenirs que je garderai le plus volontiers de ce séjour. Les voir jouer ensemble m’a rappelé à quel point nous pouvons, en tant que parents, consacrer énormément d’énergie à imaginer les expériences que nous voulons offrir à nos enfants, alors que leurs plus beaux moments naissent parfois dans les espaces que nous avons laissés vides.
Nous réfléchissons aux destinations, aux activités, au budget, aux horaires. Eux se souviendront peut-être simplement des journées passées à jouer avec un copain.
Et finalement, tant mieux.
Une autre plage qui nous échappe
Après Saint-Maixent, nous avons continué notre voyage jusqu’à Houilles. L’été n’avait cependant pas tout à fait terminé de jouer avec nos programmes.
Au retour, nous avons voulu découvrir la base de loisirs de Cergy et profiter de sa plage. Une fois encore, les choses ne se sont pas déroulées comme nous l’avions imaginé : nous n’avons pas pu nous y baigner.
Mais il y avait une fête foraine.
Alors, plutôt que de nous attarder sur la plage inaccessible, nous avons rejoint les manèges. Les enfants se sont amusés et notre journée a simplement changé de visage en cours de route.
Avec le recul, je trouve presque amusant que ce soit arrivé une deuxième fois au cours du même voyage. Nous avions commencé l’été avec un projet de surf qui avait dû être repoussé ; quelques jours plus tard, une nouvelle journée au bord de l’eau se transformait en fête foraine.
Comme si ces vacances avaient décidé de nous apprendre une seule chose, encore et encore : on peut changer de programme sans perdre sa journée.
Les vacances qui ont réellement eu lieu
Lorsque j’avais imaginé notre mois d’août, je voyais Biscarrosse, trois combinaisons et des planches posées sur le sable. À la place, nous avons pique-niqué à Châtelaillon-Plage devant une mer à marée basse, nagé quelques instants avant de reprendre la route, retrouvé une amie à Saint-Maixent, passé du temps à la piscine, rencontré des moutons et regardé une amitié naître entre nos enfants. Puis il y a eu Houilles et Cergy, où les manèges ont remplacé la baignade.
Ce n’était pas le voyage que j’avais imaginé quelques semaines auparavant, mais je n’ai pas envie de le regarder comme une version imparfaite de celui que nous aurions dû vivre.
C’était simplement un autre voyage.
Il y a quelque chose d’apaisant à accepter que toutes les envies n’ont pas besoin d’être réalisées immédiatement. Certaines peuvent rester là quelque temps, sans disparaître. Elles attendent simplement que les circonstances deviennent plus favorables.
Notre projet de surf est de celles-là.
L’océan nous attendra
Je pense désormais que nous retournerons à Biscarrosse au printemps. Les enfants auront quelques mois de plus, l’agitation de la haute saison sera derrière nous et nous pourrons reprendre tranquillement ce projet là où nous l’avons laissé.
Cette fois, j’espère que nous enfilerons réellement nos trois combinaisons. Nous prendrons chacun une planche et nous avancerons ensemble vers l’océan. Je ne sais pas lequel de nous réussira à se lever le premier — même si je soupçonne fortement Arthur et Marius de me laisser assez rapidement derrière eux.
Ce qui me plaît le plus dans ce projet n’est d’ailleurs pas vraiment de savoir surfer. C’est l’idée d’apprendre avec eux.
Depuis qu’ils sont nés, je leur apprends énormément de choses. Je leur montre comment faire, je réponds à leurs questions, je les accompagne dans leurs premières fois. Pour une fois, nous partirons du même endroit. Aucun de nous trois ne saura vraiment ce qu’il fait. Nous tomberons ensemble et nous apprendrons ensemble.
Peut-être est-ce pour cela que je tiens autant à ce voyage.
Cet été, les incendies nous ont conduits ailleurs. Et cet ailleurs nous a offert Châtelaillon, Saint-Maixent, des baignades, des moutons, une nouvelle amitié, des manèges et des souvenirs que je n’aurais jamais pu prévoir en préparant notre séjour dans les Landes.
Alors je n’ai plus vraiment l’impression d’avoir raté nos vacances.
Nous avons simplement laissé une histoire inachevée.
Au printemps, peut-être, nous retournerons l’écrire.
D’ici là, l’océan nous attendra.

