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Avant d’être mère, j’étais déjà moi

Il y a plusieurs jours, je suis allée voir Kill Bill: The Whole Bloody Affair au cinéma.

Seule.

Cela peut sembler anodin. Après tout, aller au cinéma n’a rien d’exceptionnel. Mais cette séance avait quelque chose de particulier.

D’abord parce qu’elle n’était pas simple à caser.

Le film n’était projeté qu’à quelques séances par semaine. J’avais envisagé de le voir à La Défense, puis à Marseille. Mais à Marseille, la séance était programmée trop tard pour que je me sente à l’aise avec l’idée de rentrer seule après le film, dans une ville que je découvrais pour la première fois.

J’ai donc laissé passer ces occasions.

Et puis une séance est apparue à Metz, à un horaire compatible avec la garde de mes enfants.

Cette fois, j’y suis allée.

Quelques heures où je n’étais responsable que de moi

Quand on devient parent, et peut-être encore davantage lorsqu’on élève ses enfants seule une grande partie du temps, la spontanéité change de forme.

Une sortie ne consiste plus seulement à regarder les horaires d’un film et à acheter une place.

Il faut savoir qui gardera les enfants. Vérifier les horaires. Anticiper le retour. Penser au lendemain. S’assurer que tout le monde a mangé, que personne n’a besoin de quelque chose, que le quotidien peut continuer pendant quelques heures sans nous.

Alors, lorsqu’un créneau finit enfin par s’ouvrir, il prend une valeur particulière.

Pendant quelques heures, dans cette salle de cinéma, je n’avais personne à surveiller, aucune question à régler, aucun manteau à retrouver, aucun verre d’eau à servir.

J’étais simplement là.

Face à un film que j’aimais déjà.

Et étrangement, ce n’est pas seulement Kill Bill que j’ai retrouvé.

J’ai retrouvé une partie de moi.

Retour en 2004

En regardant le film en version originale, quelque chose m’a ramenée à mon adolescence.

Au début des années 2000, je commençais à regarder de plus en plus de films en VO.

Mon père avait déjà éveillé chez moi une curiosité pour les langues étrangères. Il les apprenait, les pratiquait, et m’avait transmis l’idée qu’une langue n’était pas simplement une matière étudiée à l’école, mais une porte vers autre chose.

À cette époque, je passais également beaucoup de temps avec une cousine qui pratiquait la musique, notamment le piano et le clavecin, malgré des problèmes d’audition.

C’est elle qui m’a vraiment fait découvrir le cinéma en version originale.

Je me souviens notamment de notre séance de Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban en VO au cinéma.

Peu à peu, je me suis mise à regarder des films sur DVD en langue originale, parfois avec des sous-titres anglais.

Je voulais entendre les mots.

Comprendre leur rythme.

Associer leur orthographe à leur prononciation.

Sans réellement en avoir conscience, je construisais ma propre méthode d’apprentissage.

Aujourd’hui encore, lorsque je conseille des personnes allophones qui apprennent le français, je leur recommande souvent la même chose : regarder des films français avec des sous-titres français.

Écouter et lire simultanément.

Reconnaître les mots.

Habituer son oreille.

Ce qui avait commencé comme une habitude d’adolescente est finalement devenu, des années plus tard, un outil que je transmets à mon tour.

Il y avait une vie avant la maternité

Assise devant Kill Bill, je me suis rendu compte à quel point certaines parties de nous traversent les années.

Avant d’être mère, j’étais déjà cette fille qui aimait le cinéma.

Les langues.

Les musiques de films.

Les univers visuels.

Les histoires venues d’ailleurs.

Puis j’ai grandi.

Je suis devenue adulte.

Je suis devenue mère.

Et comme beaucoup de parents, j’ai commencé à organiser une grande partie de ma vie autour de mes enfants.

Ce qui est normal.

Ce qui est aussi magnifique.

Mais devenir parent ne signifie pas que tout ce qui existait auparavant doit disparaître.

Cette adolescente qui regardait des DVD en VO existe toujours quelque part.

Et parfois, il suffit d’une salle obscure et de quelques notes de musique pour la retrouver.

Prendre du temps pour soi n’est pas abandonner ses enfants

La parentalité s’accompagne souvent d’une forme étrange de culpabilité.

Comme si chaque heure passée sans ses enfants devait être justifiée.

Comme s’il fallait obligatoirement utiliser ce temps pour travailler, faire des courses, nettoyer, régler des démarches administratives ou accomplir quelque chose d’utile.

S’accorder simplement quelques heures pour voir un film peut presque sembler superflu.

Pourtant, je crois aujourd’hui que ces moments sont nécessaires.

Non pas parce qu’il faudrait fuir ses enfants.

Mais précisément parce qu’il est possible de les aimer profondément sans vouloir disparaître entièrement derrière son rôle de parent.

Prendre du temps pour soi permet parfois de se rappeler qui l’on est.

Ce que l’on aime.

Ce qui nous faisait vibrer avant.

Ce que nous avons encore envie d’apprendre, de voir, de créer ou de découvrir.

Ce que nous transmettons aussi

Ma mère, aujourd’hui, prend des cours d’espagnol et d’anglais dans une association.

Mon père m’avait transmis son goût pour l’apprentissage des langues.

Ma cousine m’avait transmis le plaisir de découvrir les films dans leur langue originale.

J’ai ensuite transformé cette habitude en méthode personnelle.

Et je la conseille maintenant à d’autres.

La transmission fonctionne parfois de cette manière.

Elle ne suit pas une ligne droite.

Elle circule.

Elle évolue.

Elle revient des années plus tard sous une autre forme.

Et peut-être que mes enfants retiendront eux aussi quelque chose de tout cela.

Pas forcément les mêmes films.

Pas forcément les mêmes langues.

Mais peut-être l’idée qu’un adulte continue d’apprendre.

Qu’une mère peut aller seule au cinéma.

Voyager.

Lire.

Créer.

Aimer la musique.

Être curieuse.

Et continuer à construire sa propre vie tout en aimant profondément ses enfants.

Ne pas disparaître derrière le rôle de parent

Je suis sortie de cette séance avec bien plus qu’un film en tête.

J’avais retrouvé des souvenirs de DVD, de cinéma en VO, d’adolescence, de langues étrangères et de personnes qui avaient participé à construire ma curiosité.

Tout cela était encore là.

La maternité ne l’avait pas effacé.

Elle était simplement venue ajouter une nouvelle couche à mon histoire.

Peut-être est-ce cela, finalement, prendre du temps pour soi lorsque l’on est parent.

Non pas s’éloigner de ses enfants.

Mais revenir régulièrement vers soi.

Pour ne pas oublier la personne que l’on était avant eux.

La personne que l’on est encore aujourd’hui.

Et celle que l’on continue de devenir.

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